Cette semaine, Juliette la créatrice de Céju céramics nous ouvre les portes de son atelier marseillais. Elle crée des objets doux et ludiques avec un sens inné de la poésie. Son univers apaise instantanément en nous reconnectant à notre âme d’enfant. Entretien avec une nouvelle invitée de notre rubrique Girls Girls Girls.
Peux-tu me parler de tes études et de ton parcours professionnel ?
Juliette : J’ai un bac L avec une option histoire de l’art. Après ça, je n’ai pas poursuivi d’études. Je vis avec une phobie sociale handicapante (un trouble anxieux qui provoque une peur très forte des situations sociales et du regard des autres), qui m’a tenue très isolée pendant longtemps. Pendant presque dix ans, j’ai été dans un parcours de soins avec un suivi psychologique. Je n’ai pas pu faire d’études ni travailler pendant cette période. Puis en 2021, j’ai créé Céju et j’ai commencé à travailler comme céramiste.

Comment as tu décidé de devenir céramiste ?
Juliette : J’ai un parcours un peu atypique. J’étais en hôpital de jour, et avec ma psychologue on cherchait une activité en dehors de ce cadre, quelque chose pour me réintégrer doucement au monde extérieur. Elle m’a conseillé de prendre des cours de céramique avec une céramiste qu’elle connaissait. C’est comme ça que j’ai commencé en 2019, dans un atelier au pied du Corbusier à Marseille. J’ai toujours eu une fibre artistique, sans jamais trouver un médium qui me parlait vraiment. La céramique m’a tout de suite plu. Pendant le Covid, j’ai commencé à travailler depuis chez moi, dans le garage de mes parents. J’avais vraiment ce besoin de faire quelque chose, de trouver un métier, à ma manière. C’est là que Céju est né.


Est ce que l’art et l’artisanat occupaient une place importante dans ta famille ?
Juliette : Oui, et ça m’a sûrement beaucoup influencée. En grandissant, on n’avait pas la télé, donc je dessinais beaucoup, je faisais de la pâte à sel, on lisait beaucoup — même si je préférais surtout regarder les images. J’ai aussi toujours été très attirée par le graphisme. Vers 8 ans déjà, je ramassais des cartes, des tracts, des flyers dans les magasins ou les musées. Je gardais tout. Et puis ma mère aime beaucoup le cinéma et les musées, donc on y allait souvent. J’étais déjà assez introvertie et assez réservée en groupe, donc j’étais plutôt le genre d’enfant à rester dedans, à faire des perles, plutôt qu’aller courir dehors avec les autres. C’est dans ce genre de moments que je me sentais rassurée, en sécurité. Il y avait un vrai rapport aux objets et au fait de faire avec les mains. Ma mère aime beaucoup la décoration d’intérieur, mon grand-père était menuisier, et mon père est très bricoleur. J’ai grandi dans un environnement où on faisait, où on fabriquait, où on chinait et on repérait. Chaque objet, même simple, était réfléchi, choisi. Il y avait une vraie attention aux choses simples.

Si tu devais définir Marseille en quelques lignes. Comme si tu décrivais une personne ou que tu racontais une petite histoire que dirais tu ?
Juliette : Le mot qui me vient, c’est honnête. J’aime ce côté pas du tout prétentieux, avec des cultures qui cohabitent, d’immigration, et différentes générations qui vivent ensemble.C’est une ville avec des inégalités sociales assez visibles, mais aussi beaucoup d’humanité et de bienveillance. Selon comment je me sens, je peux aller dans des quartiers avec des ambiances complètement différentes, entre le calme du bord de mer et l’agitation du centre-ville. C’est la dualité parfaite pour moi.

Tes adresses préférés à Marseille ?
Juliette : Aller prendre un latte à la mélasse de datte avec une corne de gazelle chez KRM (Café Galerie), acheter mon kimchi chez Seoul Mart, et aller manger des Jajangmyeon chez Ramen Go, avec leurs nouilles faites à la main. Puis aller aux Goudes, juste pour me ressourcer face à la mer. Un classique pour moi, c’est aussi d’aller à Emmaüs à la Pointe Rouge le samedi matin, où il y a un petit marché de fruits et légumes de saison, et de faire un tour au rayon vaisselle pour chercher des formes que je peux ensuite transformer en moules pour mes céramiques.

Qu’est ce que Marseille a de différent ? Les rencontres, la lumière, la vibe .. ?
Juliette : Je pense que ce qui me touche le plus, à Marseille, en plus de la diversité, c’est la mer. Je ne peux pas regarder la Méditerranée sans penser à Gaza, au Liban. On partage la même mer, avec des réalités tellement différentes. C’est une mer de passages, de mouvements, et d’espoirs. Elle peut être très belle, très apaisante, et en même temps plus lourde. C’est difficile à expliquer, une sensation à la fois calme et écrasante, qui te remet à ta place, qui te fait te sentir toute petite. C’est quelque chose que j’essaie de faire exister, à ma manière, dans mon travail.

Si tu peux aussi me parler un peu de toi, de ce que tu aimes, de ton amour pour la céramique, et de tes projets et rêves …
Juliette : Je travaille beaucoup autour de la forme. J’aime réfléchir aux manières de construire un objet, trouver des techniques pour arriver à une forme précise. Mon jeu préféré est de mélanger des éléments simples avec d’autres plus décalés, presque enfantins, pour trouver mon propre équilibre visuel, comme une anse oversized ou jouer sur la répétition de formes.J’ai beaucoup de mal avec le changement, et le besoin de réconfort est très important pour moi. C’est aussi ce qui guide mon travail. J’essaie de créer des pièces qui apportent quelque chose de familier, de doux, tout en restant design. Je suis aussi très influencée par le design graphique, dans cette recherche de formes, de contrastes et de compositions, que j’essaie de traduire en volume.

J’ai récemment commencé à intégrer la photographie, en utilisant mes propres images, des paysages ou de l’architecture, prises à Marseille ou pendant mes voyages. C’est une manière pour moi de réunir deux choses que j’aime, et de les faire coexister sur un même objet.

Aujourd’hui, mon objectif premier est de réussir à vivre de mon travail. C’est important pour moi de pouvoir créer mon propre univers, dans lequel je peux évoluer avec mes difficultés et continuer à créer librement. J’ai aussi envie de faire des pièces plus grandes, plus sculpturales.

